dimanche 30 juillet 2017

Werner Hamacher

Alors que nous achevions d’imprimer le numéro 12 de K.O.S.H.K.O.N.O.N.G., nous avons appris le décès du philosophe allemand Werner Hamacher. Michèle Cohen-Halimi a écrit le texte ci-dessous :

« Un des plus grands philosophes de notre temps vient de disparaître. Werner Hamacher est mort le 7 juillet 2017.

S’il est vrai, comme l’écrivait Adorno à propos du dernier Hölderlin, qu’il y a des poètes qui sont philosophiquement en avance sur la philosophie – et Werner Hamacher avait pensé cette avance dans l’œuvre de Paul Celan –, il est également vrai qu’il existe des philosophes qui sont poétiquement en avance sur la poésie. Werner Hamacher est de ceux-là.

Dès son premier livre, Pleroma, qui formait le cœur de sa rencontre philosophique avec Jacques Derrida, Werner Hamacher a travaillé à rendre énigmatique ce qu’on croyait connaître sous le nom de compréhension. “Verstehen will verstanden sein.” – “Comprendre demande à être compris”, écrit-il dans un second livre, Entferntes Verstehen.

Werner Hamacher a inventé une herméneutique dialectique, nommée par lui “dialecture”, qui visait à interrompre radicalement l’assurance que nous avons de savoir ce que signifie comprendre et à montrer comment, sous le coup de cette interruption, le monde verbal se dilate. Par mises en épochè répétées, il a plié le langage sur lui-même en le ponctuant de dissimilitudes et en l’éloignant durablement du système de référence habituel sur lequel nous croyons pouvoir l’appuyer : “no ground but say ground”, disait Samuel Beckett.

Épéchiste radical, Werner Hamacher est ainsi parvenu à atteindre le négatif des mots, ce qu’ils cachent d’implicite et qui transparaît à travers eux, dans d’autres syntaxes. Il a travaillé toute la distance mnémique, psychique, qui peut s’ouvrir dans l’identité du langage. Son dernier livre – à mes yeux, capital – 95 Thesen zur Philologie livre la conséquence de ce travail sur la présence absente, créée par les mots : une pensée traversée par le seul mouvement du langage, où tout sens s’est dérobé mais où la distance, la dissimilitude renversent si bien les mots sur eux-mêmes que ceux-ci perdent en concrétude, mais s’ouvrent sur le point d’objectivité où quelque chose prend langue, dans la mémoire et dans la solitude de celui qui écrit.

Mnémè, la mémoire en grec, a la même racine “men-” que l’adjectif monos qui signifie seul. Comment parler dans un monde qui ne parle plus ? »

Michèle Cohen-Halimi

Bibliographie de Werner Hamacher en français :

Pleroma – dialecture de Hegel, traduit de l’allemand par Marc Froment-Meurice et Tilman Küchler, La Philosophie en effet / Galilée, 1996.

Anataxe. Virgule. Balance. Notes pour W de Jean Daive, traduit de l’allemand par Michèle Cohen-Halimi, Éric Pesty Éditeur, 2009.

« Suggestions », traduit de l’allemand par Michèle Cohen-Halimi, en postface au livre de Jean Daive : Paul Celan, les jours et les nuits, Nous, 2016. 

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